

" Tonton, raconte encore quand t'étais sous les ordres du capitaine Raide ! "
La petite voie fluette du garnement était emplie d'un enthousiasme qui réchauffa le cœur du vieux requin. Le petit adorait les histoires de pirates mais son oncle n'avait plus de mémoire depuis sa condamnation au R.I.P.*.
* Le R.I.P. ( Reprogrammation Intégrale du Patient) : on ne survit que rarement au R.I.P., célèbre programme de réinsertion réservé aux patients inaptes à la vie en société. Le R.I.P. est un programme officiel de l'EMPREP. Chances de survie estimées à plus de 0,2 %.
Depuis, c'était devenu un jeu entre eux deux : l'un s'inventait des souvenirs que l'autre faisait semblant de croire. C'était toujours des histoires réalistes. Aux yeux d'un enfant de 8 ans, en tout cas, elles paraissaient tout à fait crédibles. Tonton parlait d'une voie basse, grave, cassée, usée par les excès. Mais le petit garçon était si captivé qu'aucun détail ne lui échappait...
"Je t'ai raconté la fois où on a enlevé la fille du gouverneur du système Talaberlue ?" demanda le vieil homme, en fixant son interlocuteur de son unique oeil cybernétique.
"Oui, tu l'as déjà raconté plein de fois... Raconte plutôt comment t'as rencontré le capitaine Raide !"
L'ancien repris de justice plongea son regard dans la bouteille de rhum, placée sur la table entre son neveu et lui-même.
"La première fois que j'ai aperçu le capitaine Raide... c'était... dans une taverne glauque, sur une planète perdue du système Friquet." (C'était toujours dans le système Fricquet, là où le véritable capitaine Raide avait sévi durant tant d'années sans jamais se faire prendre.)
"Je me suis assis à une table où quelques vieux loups d'l'espace jouaient au Tricheur Déshabilleur... un jeu de cartes sans intérêt... Comme ils semblaient décidés à se saouler, je leur ai demandé ce qu'ils fêtaient. Le plus loquace éclata de rire. Un rire sournois que je mis sur le compte de l'alcool. Puis il me répondit :
"Demain, on s'ra riche... ou on s'ra mort... Alors ce soir..."
Avant qu'il ne finisse, l'un de ses camarades s'empressa de lui couper la parole :
"Il veut dire : qui sait ce qui peut nous arriver demain. Il a raison étranger, tu crois pas? Autant profiter de la vie tant qu'il y en a."
Et ce faisant, il me servit un bon verre de rhum. Je ne pus qu'acquiescer et afin de détendre l'atmosphère, je levai mon verre à la santé des fêtards et le bus cul-sec.
"C'était des pirates ?" lâcha hâtivement le petit garçon, en retenant sa respiration comme si sa question mettait sa vie en jeu.
"Je ne sais pas si c'était tous des pirates, mais je suis sûr d'avoir reconnu parmi eux le célèbre Jean "Vend-sa-mère" et la redoutable Anne "Vaut-pas-cher"."
On ne devait pas décrire le capitaine Raide, c'eût été trahir la légende de celui que personne n'a jamais vu. Mais rien ne l'empêchait d'imaginer ses acolytes. Son neveu connaissait ces deux personnages imaginaires qui apparaissaient régulièrement dans ses histoires. Il ne put retenir son excitation.
"Jean Vence Amer ?" et Anne "Veau-pas-cher" ? Et le capitaine Raide ? Dis, tu l'as vu ?"
Le vieil homme usé fit mine un court instant de fouiller sa mémoire pourtant si vide avant de reprendre d'une voix faussement gênée.
"Eh bien... À l'époque, je ne savais pas qui ils étaient. C'est bien plus tard que j'ai compris. Ce soir-là, tout ce que je savais, c'est que j'avais mal choisi mes compagnons de jeu. J'étais loin d'me douter qu'avant le lever du soleil, je s'rai dev'nu un des hors-la-loi les plus r'cherchés du système ! "
De son unique main cybernétique (il n'avait pas de quoi s'en acheter une deuxième) le vieil homme se saisit de la bouteille de rhum qui lui faisait de l'œil depuis le début de l'histoire. Sur l'étiquette de la bouteille, on pouvait lire "Rhum du Capitaine Raide, Qualité Intergalactique".
Mais où allait-il chercher toutes les conneries qu'il pouvait rentrer dans le crâne de ce petit...